BORDEAUX-AQUITAINE 1940-1944
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Le discours du général de Larminat raconté par lui-même, 26/04/1945

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Pierrix


Discours du général de Larminat, prononcé sous le hangar C du Port autonome de Bordeaux, à la suite du grand repas offert le 26 avril 1945 aux officiels et aux 2 500 hommes des troupes du Médoc par la Délégation municipale, le Port autonome et la Chambre de Commerce de Bordeaux.

Extrait des Chroniques Irrévérencieuses d'Edgard de Larminat, Plon, 1962, pp. 285 à 288:

"Les gens des Chartrons ne m’aiment pas. Ils en ont des raisons. Ce sont, comme dirait le général de Gaulle, « de peutites gens, qui font leur peutite soupe dans leur peutit coin, mais qui ont de grandes peurs. » Et leur plus grande peur de la guerre ils l’avaient eue en 1944-45 du fait de l’existence des horrifiques F.F.I. qui troublaient leur vie tranquille et leurs trafics; ils l’avaient condensée sur moi, qui les commandais sans avoir l’air de considérer que mon premier sinon mon unique devoir était de préserver leurs aises et celles de leurs parents et amis.

Comme il est souvent préférable, pour la compréhension des faits, de commencer par la fin, je vais conter d’abord comment je fis un discours, a Bordeaux, début mai 1945 et quels en furent les effets.

Au début mai 1945, les troupes victorieuses de la pointe de Grave défilèrent dans Bordeaux. Elles le méritaient bien car, faute de moyens puissants, l’affaire avait été longue et rude, une dizaine de jours de combats sanglants. Revue, défilé, réception a la mairie et a la Chambre de Commerce se passèrent au mieux, puis il y eut grand banquet dans un immense hall de la gare maritime.

Au dessert, discours, et je fus amené à prendre la parole. Or, j’avais des comptes a régler avec les gens de Bordeaux et l’occasion était propice.


Mes premiers griefs remontent a 1923 ou j’avais débarqué en Afrique Occidentale pour effectuer un séjour passionnant dont j’ai déjà parlé. Tout le commerce du pays était alors entre les mains de compagnies bordelaises, et j’avais été effrayé de l’immoralité et de la mesquinerie desdites compagnies. Le problème, pour elles, était de retirer le maximum d’argent avec le minimum de risques, sans investir un sou pour l’équipement, de telle manière que l’actionnaire des Chartrons encaissât sans fatigue ni aléas de confortables dividendes. Une politique d’épicier gagne-petit et voleur. Ce que j’appelle le style Peyrote.

Mme Peyrot était aux alentours de 1905 une estimable personne qui tenait a Gap une épicerie proche de la maison. C’est là que je traitais, vers mes dix ans, les affaires sérieuses 2 le sou de bonbons, de réglisses, de billes, etc... Un jour ma famille, qui avait des illusions sur mes capacités, m’y envoya quérir un quart de quelque chose. La patronne jaugea ma candeur et me demanda : "Un quart de kilo ou de livre?" A quoi je répondis, tout fier de ma récente connaissance du système métrique : "Un quart de kilo." Or a l’époque, et encore maintenant en bien des lieux, un quart ne pouvait être que de livre. Ayant abusé de l’innocence d’un enfant, Mme Peyrot descendit sans appel au rang de "la Peyrote".

Pour obtenir le résultat voulu, les compagnies bordelaises rognaient sur toutes les dépenses; leurs factoreries étaient sordides, leurs employés, Européens et Africains, misérablement payés, avec un savant système de retenues diverses tel qu’ils ne pouvaient s’en tirer qu’en volant. Quant au client africain, il était exploité de toutes les manières les plus cyniques.

Dieu merci, mon Cercle n’était pas ouvert à ces commerçants. Mes Maures s’en allaient de temps en temps vendre à Kaedi, Selibaby, Matam, Bakel ou Kayes, gomme, plumes d’autruches, peaux brutes, etc..., sans parler du bétail qui faisait l’objet de grandioses expéditions jusqu’à Louga. Ils revenaient grattés jusqu’à l’os, mais contents d’avoir vu du pays. Au fond, c’était une juste revanche; ils avaient assez longtemps pillé les rives du fleuve Sénégal pour que ce soit leur tour de s’y faire piller. Mais sur le plan "colonialiste" je n’appréciais pas, car le paternalisme n’est justifiable que si le pater est honnête et aide ses enfants a s’élever.
Ces premiers griefs de 23 à 26 furent fortement revus et augmentés depuis.

Tout récemment, Bordeaux m’avait dégoûté par sa mauvaise tenue nationale. Libérée avec le minimum de dégâts, car les Allemands s’y étaient laissé corrompre par le climat moral, et sont au surplus souvent achetables, la ville ne craignait qu’une chose, ses libérateurs F.F.I. qui, pourtant, y avaient été assez sages et se battaient, bien en avant, à la pointe de Grave. Bordeaux échappait à ma juridiction, comme je l’ai déjà dit, mais j’étais quotidiennement saisi de racontars plus horrifiquement anti -F.F.I. l’un que l’autre.

Cependant que dans le Médoc d’assez nombreux agents allemands vivaient paisiblement dans des propriétés et des villages derrière nos lignes, ce qui fait que toute initiative prise par nos troupes était connue de l’ennemi à l’avance.


Ceci s’explique par l’Histoire et l’Economie. La Guyenne est une ancienne province anglaise, et Bordeaux vit de ses vins, dont une grande part, les médoc (ou claret), est achetée par les Britanniques, le reste apprécié en Allemagne. Pendant la guerre, les Allemands avaient acheté largement et payé de même, ce qui ne leur coûtait rien. D’où le loyalisme de certaines gens du pays envers le client sérieux. Pour les mêmes raisons, Wellington avait été accueilli avec délire en 1814.

Les Bordelais venaient, en mai 45, de particulièrement mal se conduire à notre égard. En prévision des combats de Royan et Grave, mon médecin-directeur Reilinger avait fait une collecte de sang. Bordeaux, avec sa population, sa faculté, son école du Service de santé de la Marine, est une des premières villes médicales de France. Nous n’en obtinmes rien, et le sang fut fourni par les cheminots de Saintes (gros nœud ferroviaire) et leurs familles, tous réputés communistes. Aussi fus-je parfaitement cruel en parlant à Bordeaux, m’adressant, ils l’entendirent fort bien, aux gens des Chartrons, qui sont un condensé de ce que la bourgeoisie française peur recéler de mesquin, prétentieux, vaniteux, dur et antisocial. Pour leurs moeurs, je ne suis pas compétent et renvoie à François Mauriac, qui est du milieu.

Je ne leur cachai pas qu’à mon avis les braves garçons tombés à Ia pointe de Grave ne s’étaient pas fait tuer pour perpétuer leurs privilèges et mauvaises habitudes. Que les plus élémentaires convenances prescrivaient aux gens des Chartrons d’entourer et choyer nos blessés, qui étaient nombreux dans les hôpitaux de la ville. Que j’espérais que, pour la reconstruction, les entrepreneurs seraient aussi efficaces qu’au service de TODT, et nos soldats avaient payé pour savoir que leur béton était solide. Je n’allai pas jusqu’à dire "rendez l’argent", car là je serais entré dans la zone ou les ondes ne se propagent plus.


L’effet produit fut affreux. Soustelle, qui succédait à Cusin comme commissaire, en fut pantois et je ne pense pas qu’il ait encore compris. Le cardinal Feltin, alors archevêque de Bordeaux, en a gardé longtemps pour moi une répulsion suspicieuse. Quant a Maurice Schumann, son zele de néophyte (je veux dire en politique) le porta à m’annexer pour faire passer aux élections municipales de Paris un de mes cousins M.R.P. Inutile de dire que je n’ai pas plus de consideration pour le M.R.P. que pour les autres partis politiques. "Votez Larminat" hurlait Schumann dans le VIIe arrondissement en brandissant mon discours de Bordeaux. Ce n’était pas le même Larminat, mais la délicatesse n’a jamais été le fort des politiciens.

Aux Chartrons, je restai simplement classé dans la catégorie : "Juif, communiste, franc-maçon", qui était mon étiquette depuis 1940. Ce ne sont pas de gros imaginatifs. Ils y ajoutérent seulement la touche "mal élevé", qui venant d’eux, est honorifique."

Invité


Invité
Cela a le mérite d'être clair !!!!!!

Pierrix


Ce passage est particulièrement savoureux; je l'adore Very Happy
Du reste, Larminat avait beaucoup d'humour et son unique bouquin - publié l'année de sa mort - est un régal.

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